Permettez-moi d’évoquer un souvenir personnel, intime même. Alors que mon père venait de décéder, subitement — il y a une trentaine d’années —, nous étions près de son lit, et un de mes proches m’interrogea: «et maintenant?»
Question grave, inévitable, essentielle, qu’on repousse quand tout va bien, mais qui revient et vous taraude douloureusement quand on voit mourir celui ou celle qu’on aime. «Et maintenant?»
Le Pape François avait invité un journaliste espagnol de renom, Javier Cercas, à l’accompagner en Mongolie, bien que ce journaliste ne fût pas croyant, il accepta. Et il posa au Pape la seule question qui le hantait: «Ma mère vient de mourir et elle m’a confié dans un dernier souffle: «Je vais revoir ton père, mon époux».
Et le journaliste de demander: «Est-ce que c’est vrai?» Ce qui s’est passé à l’aube de Pâques il y a maintenant plus de 2000 ans est fondamental et bouleversant, au point que, pour nous chrétiens, il y a un «avant» et «après» Jésus-Christ, et pas seulement une «ère commune» comme on aime à dire aujourd’hui.
Celui que la violence des hommes, la lâcheté des disciples, la corruption des chefs religieux avaient torturé et crucifié, s’est montré vivant. La mort et la violence n’ont pas eu le dernier mot.
C’est ce que proclame Pierre dans les Actes des Apôtres: «Vous savez ce qui s’est passé… Jésus qui a passé en faisant le bien et en guérissant, ils l’ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, mais Dieu l’a ressuscité le troisième jour.
Il lui a donné de se manifester à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts.» Mes amis, la victoire de Jésus sur la mort n’est pas une supposition, c’est une certitude, c’est l’onde de choc des apparitions pascales.
Cette victoire est tellement incroyable que même les disciples ont eu du mal à le croire. Ils avaient vu Jésus en croix et entendu son cri: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» Marie-Madeleine, la première, se rend au tombeau de grand matin le jour de Pâques. Sans doute pour prier, pour pleurer.
Voyant la pierre roulée, elle va prévenir Pierre: «On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a déposé». Ce n’est pas encore la foi pascale. C’est du désarroi plus qu’autre chose. Pierre et Jean à leur tour viennent au tombeau, ou plutôt courent à la tombe.
Jean, plus jeune, court plus vite que Pierre, arrive le premier, mais laisse passer Pierre par déférence. Pierre voit les linges posés à plat et le suaire qui avait entouré la tête, roulé à part: donc le corps n’a probablement pas été volé. Mais cette constatation n’est pas encore la foi de Pâques.
Jean, le disciple bien- aimé, entre, voit tout cela, comme Pierre, mais, écrit l’évangéliste: «Il vit et il crut.» Sa proximité avec Jésus lui permit d’aller au-delà des signes, et de croire que ce que Jésus avait prédit était vrai. Il était ressuscité.
Pour tous les autres, il faudra les apparitions pascales pour passer d’un espoir à une ferme espérance, d’un désir à une foi vive: oui, c’est vrai, Jésus est vivant, et donc la mort n’a pas le dernier mot, ni pour lui ni pour nous. Il s’est montré vivant, et notre foi repose sur celle des apôtres qui en ont été les témoins.
C’est pour célébrer la résurrection du Christ que les premiers chrétiens se sont réunis comme nous, dimanche après dimanche. C’est pour honorer les évangiles de Pâques et leurs paroles de lumière et d’espérance qu’ils ont non seulement copié ces textes mais encore les ont enluminés d’or, de lapis-lazuli, avec un art qui nous émerveille encore.
C’est pour chanter leur foi que architectes et entrepreneurs, ouvriers et artistes ont érigé les premières églises byzantines, puis romanes, gothiques et modernes, jusqu’à la récente rénovation magnifique de Notre-Dame de Paris, sans oublier notre belle église de Saint-Paul.
C’est parce qu’ils étaient bouleversés par la joie de la résurrection que des musiciens comme Mozart ou Bach ont écrit cantates et messes. Mes amis, comment se fait-il que nos sociétés sécularisées en soient arrivées à l’oubli de Pâques? ou en tout cas à une épaisse indifférence.
L’annonce sublime et bouleversante de la résurrection de Jésus s’est transformée en annonces de vacances pascales, de croisières pascales, de menu pascal et surtout en milliers de lapins en chocolat.
Pourtant un phénomène inattendu bouleverse l’Église: des jeunes et moins jeunes nombreux, de plus en plus nombreux, demandent d’être instruits dans la foi chrétienne et d’être baptisés. Nous avons eu la joie de vivre ces baptêmes hier à la vigile pascale. Dans notre diocèse, de 20 à 30 catéchumènes il y a 3 ans, on est passé à 137 cette année.
Ils étaient plus de 20’000 en France. Ils ont été touchés par l’Esprit Saint: expérience de prière, émotion ressentie en entrant dans une église ou un lieu de pèlerinage, rencontre avec un croyant et qui enclenche une recherche personnelle.
Il nous appartient à nous qui avons reçu la grâce de la foi de tout faire pour garder vive la mémoire de Pâques. Par quelques signes à la maison déjà, un crucifix, une prière à table, une icône, une transmission de cette lumière qui fait que la tombe du cimetière n’est pas notre destinée ultime.
Il semble que l’argent et le bien-être pèsent plus lourd sur les cercueils que les quelques pelletées de terre des pompes funèbres. La foi reçue parfois dans l’enfance ou retrouvée comme adulte, ou découverte comme catéchumène demande à être nourrie par la prière et les sacrements sinon elle devient évanescente, s’éteint peu à peu.
Saint Paul nous interpelle dans l’épître de ce jour: «Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut: c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.»
— Cette recherche des réalités d’en haut, cet appel à la foi ne nous invite pas à fuir ce monde, mais à mieux l’habiter, pour lui donner une âme, et surtout une espérance: c’est le cadeau de Pâques, il est infiniment précieux.
Je vous souhaite à tous, au nom de notre communauté, une sainte et joyeuse fête de Pâques: «Le Christ est ressuscité: Alléluia! Vivons en ressuscités. Alléluia!»